
Japon, années 1950
BUTŌ
L'obscurité en mouvement
Le Butō (舞踏) naît dans le Japon meurtri de l'après-guerre, dans une société traversée par le traumatisme d'Hiroshima et Nagasaki, l'occupation américaine et la modernisation forcée. Ses deux fondateurs, Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno, cherchent une danse qui ne ressemble à rien — ni au ballet occidental, ni au nihon buyō traditionnel. En 1959, la première performance de Hijikata, « Kinjiki » (Couleurs interdites), inspirée du roman de Yukio Mishima, provoque un scandale tel qu'il est banni de la fédération japonaise de danse moderne.
Le Butō rompt avec toutes les conventions de beauté. Les corps sont souvent nus ou vêtus de haillons, enduits de poudre blanche, la bouche déformée, les yeux révulsés. Les danseurs se transforment en ce qu'ils ne sont pas : un vieillard, un fœtus, un arbre mort, un insecte, une fleur en train de mourir. Hijikata parle d'un « corps de boue », habité par les ancêtres, la mémoire du village, le vent, la maladie. Ohno, lui, danse en robe, dédie ses solos à sa mère, à La Argentina, à Federico García Lorca ; sa présence est celle d'un fantôme lumineux.
Aujourd'hui, le Butō est une constellation de pratiques : Sankai Juku porte le mouvement sur les scènes internationales avec ses spectacles rituels ; Min Tanaka développe la « body weather » dans les rizières ; Ko Murobushi explore le corps métamorphosé. Ce n'est plus une école, mais une manière radicale de questionner ce qu'est le corps, ce que la scène expose, ce que la lenteur révèle. Beaucoup de chorégraphes contemporains — Pina Bausch, Anne Teresa De Keersmaeker, Boris Charmatz — reconnaissent leur dette envers cette danse née des cendres.
Comment ça se danse
La technique & les figures
Le Butō ne se transmet pas comme une technique classique. On n'apprend pas des figures, on entre dans des « états de corps ». Le danseur travaille par images (butō-fu, les « notations butō ») que lui donne le maître : « Tu es une feuille morte », « Ton corps est traversé par une rivière de poussière », « Un insecte grimpe le long de ta colonne ». La lenteur est extrême, la conscience du poids maximale, chaque articulation devient un événement. C'est un art de la métamorphose.
Les styles et les fondamentaux
Deux lignées principales se distinguent. La lignée Hijikata (Tōhoku kabuki, Ankoku Butō — « danse des ténèbres ») est plus torturée, ancrée dans le paysage rural du nord du Japon, avec un vocabulaire codifié de postures grotesques (le corps tordu, les pieds tournés vers l'intérieur, le bassin bas). La lignée Ohno est plus lyrique, ouverte à l'improvisation totale, tournée vers la mémoire, la maternité, la mort et l'amour. La plupart des danseurs actuels puisent aux deux sources.
Figures principales
- 01
Ma (間) — l'intervalle
Concept japonais fondamental : l'espace et le temps entre deux gestes. Le Butō y installe des suspensions qui semblent interminables, où « rien » se passe — mais tout arrive.
- 02
Suriashi (marche glissée)
Marche empruntée au (Nô), pieds à peine décollés du sol, bassin bas. Elle devient en Butō une marche de fantôme, extrêmement lente, presque immobile.
- 03
Corps de boue (Doro no karada)
Image travaillée par Hijikata : le corps ne bouge pas avec ses muscles, mais avec sa boue, sa mémoire, ses ancêtres. La chair devient lourde, poreuse, habitée.
- 04
O-kata (postures grotesques)
Postures codifiées héritées de Hijikata : pieds tournés en dedans, genoux fléchis, bassin bas, colonne courbée, doigts crispés. Elles dessinent un corps délibérément « laid ».
- 05
Butō-fu (notation par images)
Consignes poétiques données au danseur avant l'entrée en scène. Chez Hijikata, elles pouvaient couvrir des cahiers entiers, avec des dessins et des références à la peinture (Bacon, Bellmer).
- 06
Métamorphose
Passage progressif d'un état à un autre — homme à femme, vivant à mort, humain à animal — sans transition brusque. C'est le geste central du Butō.
- 07
Résistance immobile
Le danseur tient une posture au bord de la chute, dans une tension musculaire minimale mais totale. Le mouvement s'entend sans qu'il ne se voie.
Lire la musique
Le Butō peut se danser dans le silence total, avec un simple souffle, ou sur des compositions denses. Toshi Ichiyanagi, Toru Takemitsu, Tangerine Dream ont écrit pour lui ; on entend aussi du gagaku (musique de cour japonaise), de l'ambient, du bruit, du tango — Ohno dansait sur Puccini et Bach. La musique n'accompagne pas le mouvement : elle est un autre paysage, parallèle.
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